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Miles Davis et le Bebop

Que ce soit par l'emploi complexe et foisonnant des grilles harmoniques, ou par l'étouffante contrainte centripète de la musique tonale, Miles Davis ne saurait que trop être éloigné du Bebop. Pourtant, il ne fait aucun doute que cette brève période dans la carrière de l'artiste a eu un impact retentissant.

 

C'est dans sa plus sourde intimité que leur rencontre se révèla d'abord décisive. En effet, les sonorités étourdissantes et sauvages de nouveauté qu'élaborent les deux grandes figures du Bebop à l'époque suffirent à embraser la fougue impétieuse du jeune Miles. Cette bouleversante découverte l'amena ainsi à quitter son foyer natal pour rallier New-York, avec la ferme intention de retrouver la trace de ses nouvelles idôles. Allant de bar en bar, il finit par pousser les portes du Minton's Playhouse, petit bar d'Harlem qu'on lui aurait renseigné, lorsque dans l'amosphère gonflée des vapeurs d'alcool et d'un épais brouillard de fumée, surgirent, fuyantes et torsadées, les joyeuses notes du paradis retrouvé. Il y passa d'innombrables soirées, la trompette aux aguets, dans l'attente impatiente d'être enfin appelé à monter sur scène. Et lorsque l'heureuse opportunité se présentait, nous conte-t-il dans son autobiographie, il ne s'agissait alors pas de se décomposer, sous peine d'être toisé ou carrément oublié, mais parvenir à grimper jusqu'aux cimes éprouvantes, mais fantastiques, des exigences harmoniques.

 

 

 

Sa personnalité encore discrète laissait pourtant déjà entrevoir, dans les interstices d'une sonorité encore mal assurée, la géniale souplesse de son phrasé, et il ne fallut dès lors pas attendre longtemps pour que Charlie Parker l'invite à rejoindre son quintet. La tâche ingrate de remplacer Dizzy, loin d'effrayer Miles, le poussa au contraire à développer une vélocité étrangère à son jeu. Mais malgré un travail acharné, il ne parvint jamais parfaitement à mimer la frénétique virtuosité de son aîné, échouant surtout à l'orée des trop hautes et trop sinueuses envolées lyriques. C'est pourquoi à mesure de sa progression il développa son propre style : espace subtil et concis où une place royale est laissée à une large respiration. On peut déjà entendre dans quelques enregistrements d'époque, l'apparition discrète et légère de cet hypnotique flottement des notes, tellement caractéristique de son jeu.

 

Enfin, la dernière influence est toute en négation, puisque c'est l'opression asphyxiante du Bebop qui poussa Miles à s'en éloigner. Il trouvait la complexité des grilles harmoniques gênantes pour la créativité. C'est ainsi que dans un premier temps il participa à la nouvelle vague émergante du jazz : le cool, avant de s'en distancer tout pareillement, la jugeant trop emprunte de culture blanche.


 

"C’était un son neuf.  Le type était tout jeune, ne possédait pas une technique parfaite, mais son jeu était très nouveau. " R. RODNEY